

Ce week-end, le déclenchement par les États-Unis du plus vaste déploiement militaire au Moyen-Orient depuis des décennies a brutalement contraint les investisseurs à revoir leurs stratégies de portefeuille. Alors que le président Trump anticipe une opération de plusieurs semaines visant à précipiter un changement de régime en Iran, les marchés font face à un électrochoc majeur. Pourtant, les investisseurs ne doivent pas seulement pricer cette nouvelle poudrière : ils naviguent désormais dans une véritable polycrise géopolitique, allant du Venezuela à l'Ukraine, en passant par les luttes d'influence autour du Groenland et du Danemark. Face à ces secousses systémiques en chaîne, l'allocation d'actifs mute radicalement. Plus que jamais, les portefeuilles doivent être bâtis pour la "résistance", exigeant une exposition accrue et tactique aux secteurs souverains et aux ressources jugées d'importance vitale par les gouvernements.
Le pétrole : de la prime de risque à la prime de rareté
Le choc actuel se concentre essentiellement sur l’énergie, véritable colonne vertébrale de l’économie mondiale. L’Iran ne représente qu’environ 3 % de l’offre mondiale de pétrole, mais l’enjeu stratégique dépasse ce chiffre. Le point critique reste le détroit d’Ormuz, passage maritime par lequel transite près de 20% du pétrole mondial ainsi qu’une part substantielle du gaz naturel liquéfié. La simple menace de perturbation suffit à provoquer une revalorisation rapide de la prime de risque énergétique. Les arrêts de production en Irak et la suspension d’activités par Qatar Energy illustrent que le risque est désormais opérationnel et non plus théorique.
Comparaison indice Chine shipping index et WTI oil spot
Deux scénarios dominent l’analyse. Le premier est celui d’un prolongement des attaques marqué par des perturbations maritimes, une hausse des coûts d’assurance et des interruptions de production. Dans ce cas, un baril évoluant durablement entre 100$ et 110$ devient crédible.
Le deuxième et le plus extrême, concerne une déstabilisation interne ou carrément un changement de régime en Iran. L’histoire nous a déjà montré que les changements de régime des pays producteurs ont généré en moyenne une hausse des prix du pétrole de 30% depuis 1979 pendant la révolution iranienne ce qui a mis fin à l’ère des Trente glorieuses.
Historique de volatilité du pétrole depuis 1990
Le gaz naturel : un risque silencieux
Le gaz naturel constitue un risque encore plus sensible, notamment pour l’Europe et l’Asie. Les prix européens ont presque doublé en une semaine, tandis que les marchés asiatiques ont connu des hausses spectaculaires. Le gaz est structurellement moins flexible que le pétrole en raison des contraintes logistiques et de la dépendance au GNL transporté par voie maritime. Toute perturbation prolongée dans le Golfe exerce une pression directe sur les coûts industriels et sur les prix à la consommation, renforçant le risque inflationniste global.
Les marchés actions ont rapidement réagi et intégré le risque d’un conflit prolongé dans leur pricing. Résultat plutôt attendu à cause de l’irrationalité des investisseurs. Les places européennes ont enregistré des baisses marquées, tandis que les indices américains comme le S&P500 ont corrigé plus modérément dans un contexte de volatilité croissante. Selon les analystes Blackrock, historiquement les événements à risque géopolitiques n’ont jamais conduit à une volatilité durable pour les actions. Au contraire, le S&P500 a augmenté en moyenne de 2% à 8% un 6/12 mois après ces événements. JP Morgan confirme cette donnée sur Bloomberg montrant que la volatilité liée aux événements géopolitiques tend à être de courte durée (sauf perturbation majeure).
Le marché obligataire a envoyé un signal en corrigeant en même temps aux actions. Cette corrélation positive à la baisse traduit la réévaluation du risque inflationniste. Les traders des desks produits dérivés et fixed income ont commencé à évaluer une probabilité de 25% d’une hausse des taux par la BCE selon les niveaux suggérés par les marchés des SWAPs. Les traders anglais, ne s’attendent actuellement qu’à une seule baisse de 0.25 points cette année.
Pour les Etats-Unis, avec les problèmes entre Trump et la Fed, un pétrole durablement élevé peut ajouter entre 1% et 1.75% à l’inflation selon la durée du choc, tout en amputant la croissance dans des mesures similaires. Les obligations longues deviennent encore une fois sensibles au risque de réaccélération des prix ce qui réduit le pouvoir de hedging face aux baisses du marché actions.
L’or a connu un mouvement en deux temps. Dans la phase initiale de tension, il a progressé sous l’effet de la recherche de sécurité. Puis, lors de la séance de vente généralisée, il a corrigé fortement, reculant en même temps que les actions et les obligations. Ce comportement peut sembler paradoxal, mais il correspond à une mécanique classique de marché. Lorsqu’un choc systémique provoque des pertes simultanées sur plusieurs classes d’actifs, les investisseurs liquident souvent leurs positions les plus liquides et bénéficiaires, dont l’or, afin de couvrir des appels de marge ou réduire leur levier.
Au-delà de cette volatilité technique, les fondamentaux restent solides. La division géopolitique structurelle soutient la demande institutionnelle. Dans un monde où les tensions stratégiques s’intensifient, de nombreuses banques centrales cherchent à diversifier leurs réserves hors des actifs libellés en dollars. Cette tendance de fond crée un soutien structurel à l’or, indépendamment des mouvements spéculatifs de court terme.
De plus, l’incertitude monétaire renforce l’attrait de l’or. Les marchés commencent à réévaluer la trajectoire d’assouplissement des banques centrales, notamment la BCE, face au risque de résurgence inflationniste. Si les autorités monétaires sont contraintes de maintenir des taux élevés malgré un ralentissement de la croissance, la crédibilité de l’ancrage monétaire peut être fragilisée, soutenant la demande pour des actifs tangibles non souverains.