

Dans sa dernière note d’analyse intitulée "Le financement de l’économie tunisienne", l’Institut Arabe des Chefs d'Entreprises (IACE) dresse un constat alarmant. Face à l’assèchement des financements extérieurs, l’État s’est tourné massivement vers le marché domestique, provoquant une mutation profonde du business model des banques tunisiennes. Résultat : un effet d’éviction avéré qui transforme progressivement les établissements de crédit, et particulièrement les banques publiques, en simples gestionnaires de dette souveraine au détriment de l’investissement productif.
Le changement de paradigme est brutal. Si en 2011, l’emprunt intérieur ne représentait que 35,8 % des ressources d’emprunt du budget, ce chiffre devrait atteindre 78,1 % en 2025. Cette stratégie, dictée par l’absence d’accord avec le FMI et la dégradation de la notation souveraine, permet certes de limiter la sortie de devises, mais elle transfère la pression sur le système financier local.
L’IACE met en lumière trois dynamiques inquiétantes qui redessinent le paysage financier tunisien.
L’analyse des indicateurs macroéconomiques révèle une déconnexion croissante entre l’activité économique et son financement. Depuis 2019 (hors année Covid), la croissance des crédits à l’économie est systématiquement inférieure à celle du PIB marchand nominal.
Cette prudence bancaire s’installe durablement. En 2024, les crédits aux entreprises n’ont progressé que de 2,9 %, un rythme insuffisant pour soutenir une relance. L'IACE n'hésite pas à parler de symptôme de « credit crunch » : les banques durcissent l’accès aux liquidités malgré la demande, préférant la sécurité des titres d’État.
C’est le cœur de l’analyse de l’IACE, basée sur les états financiers des 12 banques cotées (81 % du marché). La structure du Produit Net Bancaire (PNB) subit une déformation structurelle :
Chute des revenus d’intermédiation : La part des revenus issus des crédits clients s'effrite continuellement (passant de 53,3% en 2020 à 46,5% en 2024).
Explosion des revenus de portefeuille : Les gains sur titres (principalement les Bons du Trésor) ont bondi.
Les banques délaissent leur métier de base (prêter aux entreprises et ménages) pour devenir des financeurs du déficit budgétaire. Cette « inertie bancaire » offre une rentabilité sans risque de contrepartie privée, mais gèle l’allocation des ressources vers les secteurs créateurs de valeur ajoutée.
L’effet d’éviction (crowding out effect) n’est pas uniforme. L’étude souligne une dichotomie frappante entre le secteur public et privé :
Les banques publiques en première ligne : Elles opèrent une mutation radicale. En 2024, près de la moitié de leur PNB provient des opérations de portefeuille (43,45 %). Plus inquiétant, alors que leurs placements en Bons du Trésor ont explosé (+33 % en 2024), leurs créances sur la clientèle ont reculé de 4,74 %. Elles agissent désormais comme le bras financier de l’État.
Les banques privées en retrait : Si elles réduisent aussi leur exposition au risque crédit (-4,60 % sur les créances clients en 2024), elles semblent également tenter de se désengager progressivement de la dette souveraine depuis 2022, cherchant un équilibre précaire.
Pour l’IACE, la situation actuelle compromet la stabilité financière et la reprise économique. Pour inverser la tendance, le think tank recommande de :
Réactiver les PPP (Partenariats Public-Privé) pour financer les infrastructures sans creuser le déficit.
Créer une agence nationale de gestion de la dette pour piloter la stratégie d'endettement et consolider les engagements de l'État.
Rediriger les financements extérieurs (lorsqu'ils existent) exclusivement vers l'investissement et non le fonctionnement.
En somme, tant que le déficit budgétaire aspirera l'épargne nationale, le secteur privé restera la variable d'ajustement d'un système bancaire devenu "risk-averse".