
Les tensions qui embrasent le Moyen-Orient depuis plusieurs mois ne sont pas qu'une affaire diplomatique. Pour la Tunisie, importatrice nette d'énergie, chaque baril supplémentaire se traduit en milliards de dinars de subventions, en inflation rampante et en croissance en berne. L'IACE vient de chiffrer, scénario par scénario, l'ampleur du choc.
Les prix des hydrocarbures ont déjà progressé de 50 % depuis décembre dernier. Le FMI rappelle qu'une hausse de 10 % du baril maintenue sur un an suffit à faire grimper l'inflation mondiale de 0,4 point et à rogner la croissance de 0,1 à 0,2 %.
La Tunisie est particulièrement exposée. Sa production nationale couvre à peine 35 % de la demande intérieure en énergie et le déficit énergétique a culminé à 11,2 milliards de dinars en 2025, soit 6,5 % du PIB. Le contexte budgétaire est déjà tendu, avec un déficit primaire de 3 807 MDT et des besoins de financement exceptionnels atteignant 11 milliards de dinars mobilisés auprès de la BCT.
L'IACE a modélisé trois trajectoires. La première est une escalade régionale maîtrisée, avec un Brent autour de 100 dollars et des marchés perturbés mais fonctionnels. La deuxième, plus sévère, table sur une fermeture du détroit d'Ormuz et un baril dépassant 120 dollars, sachant qu'un quart des flux pétroliers mondiaux transite par ce corridor. La troisième envisage une trêve diplomatique ramenant le baril vers 80 dollars, avec une volatilité résiduelle persistante.
La loi de finances 2026 a été construite sur un pétrole à 63,3 dollars, avec des subventions carburant estimées à 4 993 millions de dinars (MD). Chaque dollar supplémentaire sur le baril coûte 164 MD à l'État. En cas d'escalade, cette facture monterait à près de 11 milliards de dinars. En cas de choc majeur, elle dépasserait 12 milliards.
Le précédent ukrainien est parlant. En 2022, le dérapage avait atteint 4,7 milliards de dinars par rapport aux prévisions initiales. Les entreprises publiques STEG et STIR, qui accumulent déjà des arriérés importants malgré des subventions respectives de 1 855 et 3 138 MD, seraient en première ligne.
98 % du commerce extérieur tunisien passant par voie maritime, une hausse du fret combinée à l'explosion de la facture énergétique aggraverait un déficit commercial déjà structurellement élevé. Les importations énergétiques pourraient bondir de 13 980 MD à plus de 20 000 MD dans le scénario le plus défavorable.
La croissance, projetée à 3,3 % avant le déclenchement du conflit, tomberait à 2,3 % en cas d'escalade régionale et à 1,9 % si le choc pétrolier se concrétise. Les secteurs du textile, des industries mécaniques et électriques ainsi que le tourisme européen seraient les premiers touchés.
L'inflation suivrait la même trajectoire, passant de 5,5 % à 6,1 % en cas d'escalade, voire à 6,5 % dans le scénario le plus sévère, sous l'effet conjugué du renchérissement des intrants importés et d'un éventuel recours accru au financement monétaire.
À court terme, l'institut préconise la constitution de stocks stratégiques d'hydrocarbures et de produits alimentaires, un programme d'économie d'énergie dans le secteur public et un suivi renforcé des circuits de distribution pour contenir la spéculation.
À moyen terme, les priorités sont l'accélération de la transition énergétique, le renforcement des filières céréalières pour tendre vers l'autosuffisance en blé dur et la mise en œuvre sans délai des réformes structurantes, notamment la révision du code des changes et de la loi sur l'investissement.