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Comment le financement du déficit de l'État risque d'assécher le crédit aux PME tunisiennes ?

Analyse macro économique
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anis habibi mai 22, 2026, 9:03 AM

Les soubresauts géopolitiques mondiaux, notamment les tensions au Moyen-Orient, pourraient avoir des répercussions directes et brutales sur la trésorerie des entreprises tunisiennes. C’est le constat alarmant dressé par l'Institut Arabe des Chefs d'Entreprises (IACE) dans sa dernière note de conjoncture.

Si le prix du baril de pétrole se maintient autour des 100 dollars, le déficit de l’État va se creuser drastiquement, forçant ce dernier à siphonner les liquidités du secteur bancaire local. Explications sur un "effet d'éviction" qui menace le secteur privé.

Le gouffre budgétaire d'un baril à 100 dollars

L’économie tunisienne, structurellement dépendante de l’importation d’hydrocarbures, est particulièrement vulnérable aux chocs énergétiques. Le budget de l’État pour l'année 2026 a été construit sur l'hypothèse d'un baril de pétrole à 63,3 dollars. Or, la conjoncture internationale pousse ce prix vers la barre des 100 dollars.

Les chiffres rapportés par l'IACE sont sans appel : une augmentation d’un dollar du prix du baril entraîne un besoin de financement supplémentaire d'environ 164 millions de dinars pour la seule compensation des hydrocarbures.

Concrètement, le maintien du baril à 100$ générerait un surcoût de 6 milliards de dinars. En y ajoutant l'effet de contagion sur les prix des céréales (historiquement, les prix de ces denrées subissent 35% de la hausse du pétrole en moyenne), le déficit budgétaire initialement prévu à 11 milliards de dinars grimperait à 16 milliards de dinars, soit 8,5% du PIB.

L'effet d'éviction : Quand l'État assèche le crédit aux PME

C'est ici que le risque macroéconomique se transforme en péril direct pour les entrepreneurs. Comment l'État va-t-il financer cette "impasse budgétaire" de 16 milliards de dinars ?

Les emprunts extérieurs nets étant strictement limités (à environ 4 milliards de dinars), le gouvernement n'aura d'autre choix que de se tourner vers le marché intérieur. Selon l'IACE, les emprunts intérieurs nets de l'État atteindraient alors 12 milliards de dinars, nécessitant une intervention massive de la Banque Centrale (BCT) et des banques commerciales.

Cette situation requiert une croissance de la masse monétaire de 8,3%. Or, comme le souligne la note de l'IACE, cette création monétaire correspond au plafond communément admis pour financer l'ensemble de l'économie. La question devient alors existentielle pour le secteur privé : que restera-t-il pour financer les entreprises et les ménages ? Le financement massif des besoins de l'État par les banques locales (principalement via l'achat de bons du Trésor) va mécaniquement réduire les liquidités disponibles pour l'octroi de crédits d'exploitation ou d'investissement aux PME.

Inflation et risque de rationnement des importations

Pour les chefs d'entreprise, les conséquences de ce déséquilibre macroéconomique pourraient être doubles.

D'une part, le marché risque de subir une nouvelle vague inflationniste. Le financement de l'économie exigerait une croissance monétaire supérieure aux réels besoins des transactions. Cet excédent de liquidités injecté dans l'économie risque de raviver l'inflation (comparable à celle vécue en 2023), augmentant ainsi les coûts de production, les charges salariales et les besoins en fonds de roulement des entreprises.

D'autre part, plane la menace d'un rationnement des importations. Le déficit énergétique pèse lourdement sur la balance commerciale. Face à une facture d'importation plus coûteuse, aggravée par la faiblesse du dinar face au dollar, le déficit courant pourrait atteindre 4,8% du PIB en 2026. L'IACE alerte sur une chute potentielle d'un quart des réserves de change d'ici la fin de l'année, les faisant tomber à un niveau critique d'environ 80 jours d'importations. Un seuil insuffisant qui risque de contraindre les autorités à limiter l'importation de certains produits (véhicules, équipements, matières premières), entravant directement la chaîne d'approvisionnement (Supply Chain) des industriels et des commerçants tunisiens.

Les bouées de sauvetage : L'appel à l'action de l'IACE

Face à ce scénario de resserrement, si la prudence est de mise pour les dirigeants d'entreprises (consolidation de la trésorerie, diversification des fournisseurs), l'IACE estime que la balle est avant tout dans le camp des autorités publiques et monétaires pour éviter l'asphyxie du secteur privé.

L'Institut recommande à la Banque Centrale de Tunisie de déployer d'urgence un arsenal macroprudentiel similaire à celui adopté lors de la crise du Covid-19. Il s'agit notamment d'autoriser des financements exceptionnels à moyen terme pour couvrir les besoins urgents en fonds de roulement des PME, et de mettre en place un plan de report des échéances de crédits pour les entreprises mises en difficulté par la crise. La BCT est également appelée à freiner la baisse alarmante du ratio Crédits/Dépôts des banques, en incitant ces dernières à financer de nouveaux projets plutôt que de se contenter de prêter à l'État, et à proposer un refinancement à taux bonifié pour relancer des secteurs clés comme la construction.

Au-delà de la politique monétaire, l'IACE pointe l'urgence des réformes structurelles pour ramener des devises. L'adoption du nouveau Code des Changes doit lever les obstacles à l'entrée des capitaux en accordant une confiance absolue aux exportateurs sur l'utilisation de leurs revenus générés à l'étranger.

Enfin, pour pallier le manque d'investissements publics, l'IACE appelle à l'activation immédiate de la "Commission des Grands Projets". L'objectif est de relancer la machine économique en s'appuyant sur des partenariats public-privé (PPP) ciblés sur l'infrastructure logistique (ports d'Enfida et de Radès) et les énergies renouvelables (projet d'interconnexion ELMED vers l'Italie). Autant d'initiatives vitales qui nécessiteront, conclut la note, une expertise locale pointue pour éviter le simple "copier-coller" de modèles étrangers inadaptés à la réalité tunisienne.

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