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Le géant October s'effondre : pourquoi le Maghreb doit réinventer le crowdfunding

Finance durable & ESG
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jalel ben romdhane mai 11, 2026, 7:00 PM

Ce que la chute d’October nous apprend sur le crowdfunding...

Dans toutes les industries, il est des échecs qui valent mieux que des victoires. Les victoires amplifient les égos et inhibent le recul et l’autocritique, les déconvenues révèlent les pièges que l’orgueil ou l’ignorance avaient masqués. Le rachat d’October par Aether Financial Services en avril 2026 en est l’illustration la plus récente. Un milliard d’euros déployés, cinq marchés européens conquis, huit fonds lancés, en résumé une marque qui a façonné une industrie entière. Pourtant, la fin a été aussi discrète qu’inéluctable : la disparition pure et simple d’un pionnier, absorbé non pour son activité, mais pour ses agréments, sa technologie et une équipe qui, ironie du sort, avait su bâtir un géant sur des fondations de sable.

Pour la région où l’industrie du crowdfunding en est à ses premiers pas, cette histoire n’est ni lointaine ni théorique. Elle est un miroir tendu vers nous, et ce qu’il reflète doit nous glacer le sang.

October n’a pas succombé à un revers de conjoncture, mais à l’accumulation de trois fractures profondes. La première, conjoncturelle, tient à l’illusion de la résilience post-Covid. Les aides publiques, généreuses pendant la pandémie, se sont retirées aussi brutalement qu’elles étaient venues, déclenchant en 2023-2024 une vague de défaillances d’entreprises sans précédent. En France, les défaillances de PME ont bondi de 35 % en 2024, selon CEFIN, et les plateformes de crowdlending, exposées à des emprunteurs déjà fragilisés, en ont payé le prix fort. October, comme d’autres, a vu ses taux de défaut dépasser les 12 % sur certains segments. De facto, les rendements promis aux investisseurs, souvent des particuliers peu avertis, ne couvraient tout simplement pas un risque aussi élevé. La sélection adverse a fait le reste : plus la plateforme grandissait, plus elle attirait des dossiers que les banques avaient déjà rejetés, et pour de bonnes raisons.

La deuxième fracture, structurelle celle-là, révèle un paradoxe au cœur même du modèle. Le crowdlending aux PME sans garanties repose sur une équation en apparence simple : des taux élevés pour compenser un risque élevé. Mais dans les faits, les emprunteurs qui acceptent ces taux sont souvent ceux que le système bancaire traditionnel n’accepte pas ou a déjà exclus. October a cru pouvoir démocratiser l’accès au crédit en contournant les banques. En réalité, il a démocratisé le risque, sans toujours en mesurer la portée. Quand la marée s’est retirée, on a vu qui nageait nu.

Enfin, le coup fatal est venu de la réglementation. La refonte du cadre européen du financement participatif en 2023, aussi nécessaire fût-elle, a imposé des coûts de conformité exorbitants (jusqu’à 20 % du chiffre d’affaires pour certaines plateformes françaises, selon l’AMF). October, comme six autres acteurs majeurs, a enregistré des pertes nettes supérieures à un million d’euros en 2024. Bâtir un modèle sur des fondations réglementaires instables, c’est comme construire sur une sebkha : tôt ou tard, tout s’effondre.

Le constat est sans appel : le crowdlending pur, porté que par des particuliers non avertis et sans garanties solides, n’est pas viable à grande échelle. L’Europe en a payé le prix, l’Afrique du Nord n’a pas à en faire autant.

La Tunisie, l’Algérie et le Maroc qui sont à leurs débuts dans cette industrie peuvent transformer la lenteur et la frustration en une opportunité : celle d’apprendre des erreurs des autres sans en subir les conséquences. Les cadres réglementaires qui se dessinent lentement, les premiers agréments tardent, les écosystèmes hésitent encore sur le modèle à adopter etc. ; ça laisse du temps aux parties prenantes d’adapter les stratégies et surtout agir pour plus d’efficience à moyen et long terme.

Pour ce faire, il faut se plier à l’exercice du « lesson learned » et la première est d’ordre réglementaire. La tentation sera grande d’aller vite, d’attirer les capitaux, de montrer des résultats spectaculaires. Pourtant, October a prouvé que la précipitation coûte cher. Les autorités de la région (BCT ou CMF, COSOB, Bank Al-Maghrib) doivent poser des règles stables, proportionnées et protectrices des investisseurs dès le départ. Un cadre mal conçu vaut pire que pas de cadre du tout. Mieux vaut attendre et construire une régulation solide que de devoir tout réformer dans l’urgence, sous la pression des crises ou du confort de l’immobilisme.

La deuxième leçon concerne la finance islamique, cet atout comparatif trop souvent sous-exploité. Les instruments comme la Mourabaha, l’Ijara ou la Moucharaka permettent de structurer des opérations de financement participatif sans recourir à l’intérêt, mobilisant ainsi une base d’investisseurs et d’emprunteurs que les plateformes classiques excluent par principe. Ce n’est pas une concession idéologique, mais une stratégie commerciale des plus avisées. Une plateforme pourrait, par exemple, proposer des Sukuk participatifs pour financer des projets solaires, ciblant à la fois les épargnants locaux, souvent réticents aux produits à intérêt, et les investisseurs institutionnels du Golfe. La finance islamique n’est pas un simple outil parmi d’autres : elle peut devenir un levier de différenciation durable face aux acteurs étrangers.

La troisième leçon est d’ordre structurel. October a passé des années à convaincre des épargnants particuliers avant de tenter, trop tardivement, une montée en gamme vers les institutionnels. En Afrique du Nord, une telle séquence serait un luxe que nous ne pouvons pas nous offrir. Les fonds souverains régionaux, les banques de développement nationales, les caisses des dépôts et les partenaires internationaux comme la SFI, la BERD ou l’AFD doivent être intégrés au modèle dès le lancement. Leur présence crédibilise la plateforme, stabilise les flux de capitaux et attire naturellement des emprunteurs de meilleure qualité, ceux que les banques commerciales hésitent encore à financer, mais qui présentent un risque maîtrisable.

Il faut aussi cibler les secteurs où il y a de l’impact mais qui est à la fois immédiat et mesurable : l’agriculture en zones arides, les énergies solaires décentralisées, l’artisanat et le commerce de proximité, le logement dans les villes secondaires etc. ; autant de segments où le besoin de financement est important et où des mécanismes de garantie partielle, via des programmes publics existants, sont envisageables. L’erreur d’October a été de miser sur un crowdlending généraliste et sans filet. La solution pour l’Afrique du Nord réside dans des niches à fort impact, avec des garanties partielles et des modèles adaptés aux réalités locales.

Enfin, et c’est peut-être le défi le plus crucial, il faut inventer un scoring crédit authentiquement local. Les modèles d’évaluation du risque importés d’Europe sont inadaptés à des économes, où le secteur informel pèse jusqu’à 40 % du PIB, et où les données financières des PME sont souvent parcellaires. Il faut donc construire des outils alternatifs, fondés sur les historiques de paiements mobiles, les données fiscales disponibles, ou encore, pour l’agriculture, les signaux satellitaires de rendement des cultures. C’est aussi une culture de l’open banking et de l’open finance à introniser entre les acteurs de l’écosystème, en laissant une « pseudo » compétition de côté…Ce chantier est le moins spectaculaire, mais il est sans doute le plus décisif pour la pérennité de tout acteur sérieux.

En définitive, l’Afrique du Nord n’a pas à réinventer la roue, elle à construire une roue qui tourne sur ses propres routes, avec ses instruments financiers propres, sa culture du risque, ses secteurs porteurs et ses institutions de développement. Le retard accumulé peut devenir une avance décisive, à condition d’avoir la lucidité de ne pas reproduire les erreurs de ceux qui nous ont précédés et le courage de construire quelque chose de véritablement adapté.

Ce chapitre reste à écrire, et c’est précisément ce qui le rend passionnant.

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