Quand la classe moyenne tunisienne finance son quotidien à crédit

Analyse macro économique
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anis habibi févr. 24, 2026, 7:51 AM

Entre 2021 et 2024, le comportement financier de la classe moyenne tunisienne a subi une mutation structurelle. Selon une récente note de l'Institut Arabe des Chefs d'Entreprises (IACE), le taux d'épargne des ménages a drastiquement chuté, passant de 8,6 % à 2,5 %, tandis que l'encours des crédits à la consommation a bondi de 25 % sur la même période.

Face à un différentiel persistant entre l'inflation et l'évolution des salaires, l'endettement bancaire se détourne progressivement de l'investissement patrimonial (logement, équipement) pour venir combler le déficit des dépenses courantes. Analyse d'une détérioration chiffrée du pouvoir d'achat.

C’est un glissement sémantique et financier qui en dit long sur la santé économique du pays. On ne parle plus d’épargne de précaution, mais de "stratégie de survie". La dernière publication de l'IACE sur l'amélioration du pouvoir d'achat dresse le portrait chiffré d'une classe moyenne tunisienne exsangue, victime d'un redoutable effet ciseaux : d'un côté, des revenus qui s'érodent ; de l'autre, des dépenses incompressibles qui flambent.

Le symptôme le plus frappant de cette crise ? La mort silencieuse de l'épargne des ménages.

Un matelas de sécurité réduit à peau de chagrin

Les chiffres issus de la comptabilité nationale font l'effet d'une douche froide. En l'espace de trois ans, le taux d'épargne des ménages s'est littéralement effondré. Alors qu'ils parvenaient encore à mettre de côté 8,6 % de leurs revenus en 2021, ce taux a chuté à un dramatique 2,5 % en 2024.

Comment expliquer une telle dégringolade ? L'IACE pointe du doigt une perte sèche et continue du pouvoir d'achat, estimée à 8 % sur la période 2018-2024. Les ménages salariés sont les premières victimes de ce que les économistes appellent l'"inflation structurelle". Concrètement, alors que l'inflation a oscillé entre 5,7 % et 9,3 % en moyenne annuelle ces dernières années, les revalorisations salariales sont restées figées autour de leur moyenne historique de 5 %.

Ce différentiel d'environ deux points par an, subi pendant sept longues années, s'est traduit par une amputation de 14 % du pouvoir d'achat réel. Pour maintenir un niveau de vie qui ne cesse pourtant de se dégrader visuellement (recul des dépenses de loisirs, hausse de la part de l'alimentaire), le Tunisien n'a eu d'autre choix que de sacrifier son bas de laine.

Le boom inquiétant du "crédit de survie"

Mais que se passe-t-il lorsque l'épargne est épuisée et que le salaire, versé au début du mois, ne couvre plus les besoins de consommation jusqu'au 30 ? On s'endette.

Les statistiques de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) citées par l'IACE illustrent un changement de paradigme comportemental majeur. Fin 2024, l'encours total de l'endettement des particuliers a atteint le sommet de 29,5 milliards de dinars (contre 26,6 milliards fin 2021).

Toutefois, ce n'est pas le volume global qui inquiète le plus, mais sa composition. En trois ans, les crédits liés à l'acquisition d'un logement ou d'un véhicule n'ont évolué que de 8 %. En revanche, les crédits à la consommation ont explosé de 25 %, passant de 4,1 à 5,1 milliards de dinars.

Ce grand écart statistique prouve une réalité amère : le crédit bancaire s'est substitué au revenu pour financer l'achat de biens de grande consommation, payer les factures d'électricité, ou faire face aux dépenses de santé et d'éducation privées (des services de plus en plus onéreux face à la défaillance des services publics). L’endettement n'est plus un outil de confort, c'est devenu une perfusion vitale.

Le spectre de l'insolvabilité plane sur les banques

Ce modèle de financement du quotidien par la dette est-il tenable à long terme ? La réponse macroéconomique est non. À l'échelle nationale, la forte baisse de l'épargne (qui passe de 9,8 % du Revenu National Disponible Brut à 5,7 % en 2024) prive le pays de ses ressources internes pour financer l'investissement, obligeant l'État à recourir toujours plus à l'endettement extérieur.

À l'échelle microéconomique, la corde est déjà très tendue. L'IACE souligne que la Centrale des risques de la Banque Centrale relève d'ores et déjà un niveau d'impayés plus élevé pour les crédits aux particuliers.

Aujourd'hui, la marge de manœuvre est quasi nulle pour des milliers de familles dont le taux d'endettement frôle ou dépasse les limites réglementaires. Sans une maîtrise rapide de l'inflation par les circuits de distribution, ou sans une révision profonde de la fiscalité touchant les revenus du travail, la classe moyenne tunisienne risque de passer du simple découvert bancaire au surendettement chronique. Une bombe à retardement sociale et financière que les autorités ne peuvent plus se permettre d'ignorer.

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