Afrique du Sud, Maroc, Égypte... Pourquoi la Bourse de Tunis peine à suivre le rythme ?

Analyse Boursiére (BVMT)
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anis habibi janv. 3, 2026, 5:15 PM

Dans son rapport "Africa Capital Markets Report 2025" publié récemment, l’OCDE dresse un état des lieux sans concession des places financières africaines. Si le continent progresse, la Tunisie peine à suivre le rythme imposé par le Maroc, l'Afrique du Sud ou encore l'Égypte. Entre une épargne nationale au plus bas et une gouvernance des entreprises publiques fragmentée, le marché tunisien cherche encore son second souffle.

La Tunisie possède l'une des plus anciennes bourses du continent, mais l'ancienneté ne suffit plus. C’est le constat en filigrane qui ressort du dernier rapport de l'OCDE sur les marchés des capitaux en Afrique. Alors que des pays comme le Maroc ou le Kenya structurent leurs marchés pour attirer les investisseurs internationaux et financer leur transition énergétique, la Tunisie semble marquer le pas, affichant des indicateurs souvent en deçà de son potentiel réel.

Voici les cinq enseignements majeurs pour la Tunisie, comparée à ses voisins africains.

1. Une Bourse de Tunis trop petite face à ses pairs

C'est le chiffre qui fait mal : la capitalisation boursière de la Tunisie ne représente que 16 % de son PIB. À titre de comparaison, ce ratio grimpe à 48 % au Maroc et atteint des sommets en Afrique du Sud (84 %).

Avec 79 sociétés cotées fin 2024, la Bourse de Tunis (BVMT) fait mieux que les petites places régionales, mais reste loin derrière l'Égypte (245 sociétés) ou l'Afrique du Sud (357). Plus inquiétant encore, la liquidité du marché tunisien — c'est-à-dire la facilité avec laquelle on peut acheter ou vendre des actions — reste faible, avec un taux de rotation inférieur à 5 %, contre 9 % au Maroc et 50 % en Égypte.

Un point positif toutefois, les coûts de transaction en Tunisie (frais de courtage et de bourse) figurent parmi les plus compétitifs du continent, bien inférieurs à ceux pratiqués au Kenya ou au Ghana, ce qui devrait théoriquement encourager l'investissement.

2. Le talon d'Achille : un taux d'épargne nationale anémique

Pour investir en bourse, il faut de l'épargne. Or, le rapport de l'OCDE met en lumière une vulnérabilité structurelle majeure de l'économie tunisienne : un taux d'épargne nationale brute effondré à environ 5 % du PIB (données 2023).

C'est le taux le plus bas parmi tous les pays africains comparés dans l'étude. À l'opposé, la Tanzanie et la Zambie affichent des taux de 36 %, et le Maroc se maintient autour de 26-28 %. Sans une mobilisation accrue de l'épargne domestique, le marché financier tunisien restera dépendant des flux extérieurs ou bancaires, limitant sa capacité à financer l'économie réelle.

3. Gouvernance des entreprises publiques : le retard tunisien

Alors que le poids des entreprises publiques (SOE) est considérable en Afrique (44 des 100 plus grandes entreprises du continent sont publiques), leur gouvernance reste un défi. Le rapport pointe une différence fondamentale de modèle entre la Tunisie et ses concurrents.

La Tunisie opère toujours selon un modèle de « propriété dispersée », où la tutelle des entreprises publiques est éclatée entre divers ministères techniques et le ministère des Finances. Ce système dilue la responsabilité et freine les réformes.

À l'inverse, le Maroc a migré vers un modèle centralisé avec la création de l'Agence Nationale de Gestion Stratégique des Participations de l'État (ANGSPE), permettant une stratégie unifiée et professionnelle. Si la Tunisie a produit des rapports sur la réforme des entreprises publiques (notamment le livre blanc de 2018), l'OCDE note implicitement que la mise en œuvre de structures de pilotage modernes tarde à se concrétiser.

4. Dette souveraine : des rendements sous pression

La classification de la dette souveraine tunisienne en catégorie « très haut risque » (au même titre que l'Éthiopie ou le Ghana) pèse lourdement. Le rapport souligne que les rendements réels des obligations en monnaie locale en Afrique ont atteint 5 % en 2024, leur plus haut niveau depuis 2007.

La Tunisie se distingue cependant par une structure de dette où le marché obligataire d'entreprise est dominé par les institutions financières, contrairement à d'autres marchés où les entreprises industrielles sont plus actives. Le rapport note également que la Tunisie fait partie des pays ayant perdu leur notation « Investment Grade » au cours des 15 dernières années, compliquant son accès aux capitaux internationaux à bas coût.

5. L'absence d'un "Master Plan" clair

L'un des constats les plus frappants du rapport réside dans la planification stratégique. Sur les 16 économies africaines majeures analysées, 13 disposent d'un « Capital Market Master Plan » (plan directeur pour le marché des capitaux) actif.

Le Maroc en est à son troisième plan stratégique, le Kenya et l'Afrique du Sud enchaînent les réformes planifiées. La Tunisie, selon le tableau recensé par l'OCDE, ne dispose pas actuellement d'un tel document-cadre actif et public pour guider le développement de son marché financier à long terme.

En résumé, si la Tunisie dispose d'infrastructures de marché fonctionnelles et d'une protection des actionnaires minoritaires jugée correcte, elle souffre d'un manque de profondeur, d'une épargne insuffisante et d'une lenteur dans les réformes structurelles (notamment des entreprises publiques). Pour ne pas décrocher face à la dynamique marocaine ou égyptienne, un choc de modernisation et une stratégie nationale claire semblent désormais indispensables.

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