Le continent africain est devenu l'épicentre d'un phénomène mondial en pleine expansion : le commerce des vêtements de seconde main. Au cœur de cette dynamique, la Tunisie s'impose comme un acteur majeur, occupant la deuxième place des importateurs africains en volume. Selon le rapport conjoint de la Commission économique des Nations unies pour l'Europe (UNECE) et de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), la Tunisie importe environ 160 000 tonnes de fripes chaque année. Ces chiffres illustrent l'ampleur d'un marché qui ne cesse de croître sur le continent africain.
La Tunisie n'est pas seule dans cette situation. Le Kenya se distingue particulièrement sur la scène internationale, se hissant à la troisième place mondiale des importateurs de vêtements usagés. En 2021, les importations kenyanes ont atteint la somme impressionnante de 172,6 millions de dollars, représentant 4,5% du commerce mondial. Cette progression fulgurante depuis 2017, où les importations s'élevaient à 126,3 millions de dollars, témoigne de l'attractivité croissante du marché africain pour les exportateurs de fripes.
La République démocratique du Congo complète le podium des principaux importateurs africains en volume, avec environ 150 000 tonnes de vêtements usagés importés annuellement. D'autres pays comme le Ghana et l'Angola suivent de près, important respectivement environ 100 000 et 80 000 tonnes par an. Au total, on estime que près de 1,4 milliard de vêtements de seconde main sont importés chaque année en Afrique subsaharienne, illustrant l'ampleur du phénomène sur le continent.
Ce marché florissant soulève de nombreuses questions quant à ses impacts économiques, sociaux et environnementaux. Sur le plan économique, l'afflux massif de vêtements d'occasion à bas coût représente une concurrence redoutable pour les industries textiles locales, déjà fragilisées. De nombreuses entreprises africaines traditionnelles peinent à rivaliser face à ces importations, contribuant au déclin du secteur textile sur le continent.
Paradoxalement, le secteur informel de la revente des fripes est devenu une source d'emploi importante dans la plupart des pays importateurs. Au Kenya par exemple, la filière représenterait environ 200 000 emplois directs et indirects. L'organisation de ce commerce fait intervenir une multitude d'acteurs, depuis les importateurs jusqu'aux revendeurs en passant par les centres de tri.
D'un point de vue social, l'accès facilité à des vêtements bon marché permet de répondre aux besoins des populations les plus démunies. Néanmoins, les conditions de travail précaires des employés du secteur et l'exposition potentielle aux produits chimiques issus des vêtements soulèvent des inquiétudes.
C'est sur le plan environnemental que l'importation massive de fripes pose les défis les plus urgents. Une part non négligeable de ces vêtements, jugés en trop mauvais état pour être revendus, finit sur des décharges sauvages, libérant des substances toxiques dans l'environnement. Ce phénomène contribue à la pollution des sols et des eaux, tout en générant des émissions de gaz à effet de serre lors de l'incinération des textiles.
Face à ces enjeux, certains pays africains ont mis en place des mesures pour encadrer ou limiter les importations de vêtements usagés. Au Kenya, un code de pratique régit les importations, visant notamment à interdire l'entrée de produits potentiellement dangereux comme la lingerie usagée ou les vêtements d'hôpitaux. D'autres pays comme le Rwanda ont tenté d'interdire totalement les importations de fripes pour protéger leur industrie textile locale, avant de revenir sur cette décision face aux pressions économiques.
Cette situation en Afrique s'inscrit dans un contexte mondial plus large. Le commerce international des vêtements de seconde main connaît une croissance fulgurante depuis trois décennies, reflétant les profonds bouleversements de l'industrie textile mondiale. Selon les données de la Commission économique des Nations unies pour l'Europe (UNECE), les volumes échangés ont été multipliés par près de 7 entre 1992 et 2021, atteignant 3,6 millions de tonnes cette année-là pour une valeur de 9,3 milliards de dollars. Cette tendance s'explique en grande partie par l'avènement de la fast fashion et la délocalisation massive de la production textile vers les pays à bas coûts.
Au niveau mondial, l'Union européenne, la Chine et les États-Unis dominent le marché des exportations de vêtements d'occasion, représentant respectivement 30%, 15,6% et 15,2% de la valeur totale des exportations en 2021. Du côté des importateurs, le Pakistan, l'Ukraine et le Kenya se classent en tête, avec le Kenya comme seul pays africain dans le top 3 mondial.
L'avenir du commerce des vêtements d'occasion en Afrique dépendra de la capacité des pays à trouver un équilibre entre les opportunités économiques offertes par ce secteur et la nécessité de protéger l'environnement et les industries locales. Des solutions innovantes, comme le développement de filières de recyclage et de valorisation des textiles usagés, pourraient permettre de transformer ce défi en opportunité pour le continent.